Voici un texte éditorial publié par Louise-Maude Rioux Soucy dans le journal Le Devoir
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Tanya Lalonde et son fils Elliott, 5 ans, tués la semaine dernière dans un carambolage à Boucherville, sont devenus malgré eux les visages d’une poudrière routière en perte de contrôle. Cette semaine-là, on a compté non pas un ou deux, mais bien trois accidents mortels impliquant des poids lourds. Quelques semaines plus tôt, on avait clos les vacances de la construction sur un désolant bilan routier, le plus mortel en 10 ans.
Impuissante devant la « délinquance » et la « concurrence déloyale » qui pourrissent nos routes, l’Association du camionnage du Québec (ACQ) presse depuis plusieurs mois le gouvernement Legault d’agir pour y « rétablir l’ordre ». Ses appels à l’aide, tant privés que publics, se sont toutefois heurtés à un mur nommé SAAQclic.
Cuisinés comme plusieurs de leurs collègues ministres par la commission Gallant, le premier ministre François Legault et sa ministre des Transports, Geneviève Guilbault, n’ont manifestement plus d’espace pour ce qui se passe en dehors de ce fiasco numérique. Leur abdication, si elle se comprend un peu, n’en est pas moins grave, car la situation s’envenime sur nos routes, où l’on meurt et l’on se blesse encore beaucoup trop.
La semaine dernière, le président de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec, Jean-Claude Daignault, se désolait au micro de QUB des conséquences d’une formation parfois déficiente. Il n’est plus rare de voir des routiers au rabais incapables de reculer leur semi-remorque dans les postes de contrôle, illustrait-il. Ces chauffeurs, certification de complaisance en poche, continuent pourtant de circuler sans être inquiétés.
Depuis mars dernier, le Tribunal administratif du travail interdit en effet aux contrôleurs routiers québécois d’effectuer des patrouilles sur le terrain, les confinant à opérer aux postes fixes et aux postes de pesée, et ce, tant que leur sécurité ne sera pas mieux assurée. Bilan des courses ? On fait délibérément une croix sur des dizaines de milliers d’interventions potentielles sur les routes (environ 72 000, bon an mal an). En d’autres termes, les contrôleurs routiers roulent à 30 % de leur capacité d’intervention, dénonce M. Daignault.
Cette situation est intenable. Retirer les patrouilles des routes constitue une voie royale pour nourrir le chaos et la délinquance. Sans compter le fait que les routiers d’expérience (et les automobilistes) doivent composer avec une présence de plus en plus soutenue de conducteurs routiers incorporés qui sont loin de faire l’unanimité.
On qualifie souvent les pratiques de ces « chauffeurs inc. » de déloyales, parce qu’elles feraient perdre des millions de dollars en revenus gouvernementaux. On leur attribue aussi des comportements « accidentogènes » plus fréquents, qui s’expliqueraient notamment par des clients aux exigences déraisonnables peu scrupuleux des normes. En février, une motion commune de l’opposition visant à attirer l’attention sur la prolifération de cette pratique controversée avait d’ailleurs été votée à l’unanimité.
Depuis, rien de tangible. Rien non plus sur le front de la distraction et de l’imprudence au volant — pourtant en forte hausse, si on en juge les plus récentes infractions distribuées, tous types de conducteurs confondus. Ce serait d’ailleurs l’une des pistes examinées pour le carambolage de Boucherville, où le cellulaire du chauffeur du poids lourd est scruté au peigne fin. Vendredi, c’était celui d’un chauffeur d’autobus assurant la liaison Joliette-Montréal qui a fait jaser dans La Presse, en raison de la conduite imprudente de l’homme, un œil sur la route, l’autre rivé sur son cellulaire.
Usé, le gouvernement Legault n’a visiblement plus l’énergie d’enfourcher ces chevaux de bataille. Il préfère se replier sur son cher troisième lien, toutes œillères baissées.
Sa grande fatigue a gagné la sécurisation des trajets scolaires, dont il vient de réduire de moitié la voilure avec une désinvolture qui frise l’irresponsabilité. Idem pour le dossier de l’alcool au volant, qu’il refuse de réouvrir en dépit des études qui le pressent de le faire. Quant aux routes elles-mêmes, un rapport d’experts indépendants dévoilé le mois dernier nous annonce que le scénario désormais envisagé par Québec va ouvrir une ère d’« accélération de la dégradation de l’état du réseau routier ».
C’est déjà en marche. Pensez juste à l’affaissement du ponceau qui a forcé la fermeture d’urgence de l’autoroute 40 entre Berthierville et Lanoraie. Si les automobilistes ont été pris de court, cela n’a pas été le cas du ministère des Transports, qui savait ce ponceau « sous surveillance », ni des municipalités environnantes, qui s’époumonent à dénoncer en vain la dégradation du réseau.
Mais voilà, près du quart des ponceaux des Laurentides et de Lanaudière sous la responsabilité du MTQ sont en mauvais état. Ça fait beaucoup de priorités à remettre à plus tard en implorant les astres pour que le pire n’advienne pas entre-temps.
Toutes ces bombes à retardement contribuent à rendre nos routes moins sûres, menaces à la vie à la clé. Il est grand temps que ce gouvernement s’attaque à les désamorcer plutôt qu’à mettre autant d’énergie à sauver sa peau devant les spectateurs de la commission Gallant.

