Voici un article de La Presse sur le travail des contrôleurs routiers

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Le métier des contrôleurs routiers est trop dangereux pour qu’ils soient sur la route sans être armés, a décrété en mars dernier le Tribunal administratif du travail. La Presse a passé quelques heures avec des contrôleurs pour tenter de comprendre à quels dangers ils s’exposent.

« C’est long et plate. »

Depuis le printemps, les 300 contrôleurs routiers de la province sont confinés à leurs postes, aux abords des routes. Les patrouilles sur le terrain ont été annulées.

 

En ce vendredi matin, ils sont une dizaine au poste de pesée situé sur l’autoroute 20, à Boucherville. De temps en temps, ils ouvrent les feux clignotants qui indiquent aux camions qu’ils doivent s’arrêter. Il ne faut pas les garder ouverts trop longtemps : le flot est à ce point important qu’une file se forme rapidement. Celle-ci ne doit pas déborder sur la voie rapide.

Pour le jeune camionneur qui transporte un bulldozer mal attaché sur un fardier dont un des pneus est à plat, ce n’est pas une bonne journée.

Il obtempère aux ordres des contrôleurs, non sans maugréer.

« Je suis un gars honnête, mais je sais qu’il y a des chauffeurs un peu fêlés », dit le jeune homme, qui est camionneur depuis environ cinq ans et n’a pas voulu donner son nom à La Presse.

Il n’est pas contre le fait d’armer les contrôleurs et assure que sa relation avec eux est bonne.

« C’est pas le fun de se faire pogner, mais ils sont ici pour la loi et la sécurité », poursuit-il, tout en ajoutant que la manière de sécuriser un camion est une question « d’opinion ». Lorsqu’il reprendra la route plus d’une heure plus tard, ce sera avec un constat d’infraction de près de 600 $ à payer.

Le président de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec (FCCRQ), Jean-Claude Daigneault, rappelle que ses membres ont plusieurs pouvoirs, dont celui de faire ouvrir un espace de chargement sans mandat de perquisition, de faire passer des alcootests, de donner des contraventions pour vitesse excessive.

« On fait une job de police, sans être des policiers. Et on ne veut pas être des policiers, on ne veut pas les remplacer. Mais notre travail est rendu beaucoup plus dangereux qu’il y a dix ans », dit M. Daigneault.

Non au Taser, dit le syndicat

La décision rendue par le Tribunal administratif du travail en mars dresse une longue liste de situations d’agressions physiques et verbales vécues par les contrôleurs au cours des dernières années (voir encadré). Plusieurs se sont fait rouer de coups, d’autres ont été menacés avec un bâton de baseball ou une hache, sans compter ceux qui ont été chargés par les conducteurs des véhicules qu’ils tentaient d’intercepter.

« J’ai quatre contrôleurs routiers qui ont récemment été blessés volontairement. Ils ont fait des rides sur le hood », illustre également Jean-Claude Daigneault, qui précise que les contrôleurs routiers demandent d’être armés depuis près de 40 ans

Québec doit maintenant trancher pour déterminer quelle arme de service auront les contrôleurs.

Le ministre des Transports, Jonatan Julien, n’a pas souhaité nous accorder d’entrevue. Toutefois, il a récemment déclaré à La Presse qu’il « n’y a pas mille solutions ». « C’est soit le Taser, soit l’arme à feu, l’un ou l’autre. J’ai ma recommandation, que je ne divulgue pas pour respecter la procédure », a expliqué le ministre.

Le Taser ? Non merci, dit la FCCRQ.

C’est ben beau, le Taser, mais ça va être dur de lancer deux fléchettes au travers d’un pare-brise ! Après, je vais sortir mon poivre de Cayenne, et [le camionneur] va sortir ses essuie-glaces.

 Jean-Claude Daigneault, président de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec

« Le Taser, c’est une arme intermédiaire », dit Jean-Claude Daigneault.

Les membres qu’il représente ont sur eux deux de ces armes : un bâton télescopique de même que du gaz poivre. Ils portent un gilet pare-balles et ont des menottes à leur disposition.

Des contrôleurs témoignent qu’ils évitent volontairement les situations où un conflit pourrait survenir pour ne pas mettre leur vie en danger.

« Quand on voit que ça va être problématique, on se pousse. Quand on se promène le soir dans les rangs, dans la saison de la culture [de cannabis] et qu’il y a des [camions] cubes, on ne cherchera pas à les intercepter », explique un contrôleur.

Le port d’une arme à feu aurait surtout un « effet dissuasif », reconnaissent des contrôleurs rencontrés par La Presse que l’on ne peut nommer parce qu’ils ne sont pas autorisés à s’adresser aux médias.

« T’as pas besoin de sortir l’arme, les gens le savent que t’es armé », dit un contrôleur, qui a déjà porté une arme à feu dans le cadre d’un autre emploi.

« C’est arrivé que j’intervienne avec quelqu’un de désagréable et qu’il regarde mon uniforme. C’est clair qu’il cherche si j’ai une arme de service », dit un autre.

Tant que Québec ne statue pas sur l’arme dont ils disposeront, les contrôleurs « attendent », faute de pouvoir aller patrouiller sur la route, notamment à Montréal, où circulent nombre de camions.

Le travail ne se fait qu’à moitié : en septembre, il y avait eu pour les huit premiers mois de l’année une baisse de près de 47 % des interventions des contrôleurs routiers par rapport à l’année précédente, selon les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ).

« On est beaucoup. On est trop », reconnaissent-ils, à l’étroit dans le poste de contrôle, où le café ne manque pas. Pendant ce temps, des camionneurs délinquants contournent les autoroutes où ces postes sont situés.

« On les voit passer, et on ne peut rien faire », dit un contrôleur.

 

De nombreuses agressions

Dans sa décision rendue en mars, la juge du Tribunal administratif du travail Danielle Tremblay écrit que les contrôleurs routiers « sont exposés à un danger d’agression lors des interventions sur les routes, qui se matérialise, compromet leur sécurité et leur intégrité physique et psychologique et que l’employeur admet ne pas contrôler ».

Le jugement présente plusieurs cas d’agressions survenues ces dernières années.

En mars 2024, un contrôleur routier qui tente d’immobiliser un conducteur qui dépassait des voitures est projeté au sol. « Alors qu’il tente de reprendre le contrôle articulaire, l’individu lui donne un coup sur la rotule, qui se disloque », lit-on dans la décision du Tribunal.

« Le conducteur oppose encore une résistance active au collègue qui l’assiste, même après avoir été aspergé de poivre de Cayenne. Le contrôleur routier blessé éprouve de la difficulté à aider ce dernier à finaliser l’arrestation de l’individu », poursuit-on.

Le mois suivant, un contrôleur routier est frappé par le conducteur d’un véhicule qui « remet en question » la légitimité de son intervention.

En octobre 2023, des contrôleurs sont la cible d’un conducteur qui crie et leur lance des injures. « L’individu menace de les frapper. Il résiste également à l’arrestation en tentant d’esquiver les contrôleurs routiers. Même une fois menotté, il leur lance des coups de pied », lit-on.

En 2021, deux contrôleurs tentent d’intercepter le conducteur d’un tracteur qui circule sans plaque d’immatriculation. Celui-ci, « plutôt que de collaborer, actionne la pelle et fonce avec son véhicule sur celui des contrôleurs routiers, lesquels doivent effectuer pendant plusieurs minutes diverses manœuvres afin d’éviter la collision, parce qu’ils ne retrouvent plus la sortie ». Les agents qui ont été victimes de ce conducteur ont eu un choc post-traumatique.