Voici un article d’enquête de La presse
La fatigue de camionneurs est mise en cause dans une douzaine d’accidents mortels survenus au Québec depuis 2020, montre une analyse de La Presse. Et les règles sur les heures de conduite sont faciles à contourner, constatent des experts.
« Le 31 octobre, ça va faire 15 mois », a laissé tomber Fanny Girard avec la précision d’une mère qui s’ennuie terriblement, quand nous lui avons parlé le mois dernier. « Des fois tu penses que tu es capable de toffer. Mais il y a cette seconde-là qui gâche tout. »
« Cette seconde-là » ? Le 31 juillet 2024, son fils Félix Thibodeau s’est vraisemblablement endormi au volant de son semi-remorque avant d’atterrir dans un fossé de la route 137, à Saint-Hyacinthe. Il était aux alentours de 1 h 30. Félix ne s’est jamais réveillé.
« Il commençait de soir et il terminait dans la nuit, raconte Mme Girard. Dans le jour, un jeune de 21 ans, il ne dort pas toute la journée. Surtout l’été. »
Le jeune camionneur et son employeur avaient respecté les règles quant aux heures de conduite et de repos.
Il me disait : « Maman, moi, je ne m’endors jamais dans un véhicule. » C’est ça qui me choque un peu.
Fanny Girard, mère de Félix Thibodeau, mort au volant de son semi-remorque
Une douzaine d’accidents mortels survenus au Québec depuis 2020 sont imputables en tout ou en partie à la fatigue d’un camionneur, montre une recension de rapports du coroner effectuée par La Presse.
L’enjeu est tel que la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a commandé une étude pour circonscrire les causes de la fatigue des conducteurs de poids lourd et mettre en place des solutions concrètes. « La fatigue a un impact non seulement sur la qualité de vie, mais aussi sur le risque d’erreur humaine, et donc sur la sécurité routière », note Martin Lavallière, l’un des chercheurs affiliés à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).
Un conducteur responsable d’un accident sur l’autoroute 30, à Saint-Bruno-de-Montarville, était au travail depuis 57 heures sans avoir fait ses pauses de repos obligatoires, s’est indigné Jean-Claude Daigneault, président de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec, le 6 octobre dernier.
En parcourant des rapports du coroner sur des accidents impliquant un camion, le leitmotiv est frappant : « La cause probable de l’accident est qu’il s’est endormi au volant », « Je privilégie la thèse que [le camionneur] se serait endormi au volant », « Le conducteur a confirmé qu’il s’était endormi au volant », « La fatigue est un élément dont il faut tenir compte », « Le conducteur du camion poids lourd s’est endormi peu avant l’accident », « Le conducteur déclare aux policiers s’être endormi au volant », « Le conducteur du camion aurait spontanément déclaré qu’il s’était endormi ».
Derrière cette énumération, des drames humains : six camionneurs et deux passagers endormis à jamais ainsi que trois autres victimes tuées pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Un bilan qui risque de s’alourdir, puisque les circonstances de plusieurs décès sur les routes restent à éclaircir.
Une famille à court de réponses
Le 5 février 2021, Onil Carrier est mort à l’âge de 59 ans alors qu’il était passager d’un camion blindé de GardaWorld Transport de valeurs. Son collègue s’est endormi au volant sur l’autoroute 40, à la hauteur de Berthierville. Le camionneur avait accumulé ses heures de repos réglementaires, mais il travaillait en heures supplémentaires, note le coroner.
Près de cinq ans après l’accident, la famille de M. Carrier est toujours à court de réponses sur les circonstances qui ont mené son collègue chauffeur à accepter une ronde supplémentaire.
A-t-il subi des pressions de Garda pour travailler ? A-t-il déclaré qu’il était fatigué ? Est-ce que les protocoles de sécurité ont été respectés ?
Geneviève Carrier, fille d’Onil Carrier
Durant son quart de travail fatidique, M. Carrier ne travaillait pas avec son partenaire habituel. « Nous n’avons senti en aucun temps, lors des rares échanges avec Garda, que la compagnie assumait ou admettait avoir une part de responsabilité », déplore Mme Carrier
La résidante de Saint-Agapit explique que la famille a appris que l’accident était dû à la fatigue à force de questionner un représentant syndical de Garda, l’entreprise refusant de lui divulguer toute information. La direction, déplore Mme Carrier, s’est contentée d’offrir 5000 $ à la famille pour les funérailles.
« Nous avons pris en charge les frais funéraires et avons également apporté une aide pour la gestion des démarches administratives, notamment celles liées à l’assurance vie, à la SAAQ, ainsi qu’à tout autre besoin d’accompagnement qu’ils pouvaient avoir », répond un porte-parole de GardaWorld. « Concernant les détails des circonstances de l’accident, nous avons collaboré pleinement avec les enquêtes qui ont suivi, incluant celle du coroner. »
Selon la SAAQ, la fatigue au volant était en cause dans 24 % des accidents mortels de la route de 2020 à 2024 au Québec, tous types de véhicules confondus.
Elle est liée, en moyenne, à 92 décès et 6713 blessés chaque année. Aucune statistique n’existe spécifiquement pour les collisions imputables à un camionneur.
L’UQAC cherche les causes
Le 30 août 2020, autour de 5 h, Simon Erpicum-Daoust a été happé mortellement par un camion dont le chauffeur avait brûlé un feu rouge après s’être endormi sur l’autoroute 55, à Saint-Célestin. « Son seul souvenir est celui du bruit de l’impact, qui lui aurait fait ouvrir les yeux », relate la coroner Mélanie Ricard dans son rapport.
Depuis une vingtaine d’années, les campagnes de sensibilisation à ce phénomène se sont multipliées et ne semblent malheureusement pas donner les résultats escomptés.
Mélanie Ricard, coroner
La coroner a recommandé à la SAAQ de concrétiser un projet d’études pour « mieux circonscrire les facteurs de risque liés à la fatigue au volant ainsi que les solutions possibles afin de prévenir les décès liés à cette problématique ». Des chercheurs de l’UQAC ont hérité du mandat en 2023.
Selon des observations préliminaires formulées par Martin Lavallière, professeur de kinésiologie et membre du Réseau de recherche en sécurité routière du Québec, la très grande majorité des conducteurs de camions doivent composer avec la fatigue, ce qui pose des risques sur la route.
« La fatigue et la déviation vers la gauche » prédominent lorsqu’un camionneur est responsable d’une collision mortelle, selon la revue de la littérature scientifique effectuée par l’équipe de l’UQAC. Celle-ci s’emploie maintenant à sonder des dizaines de camionneurs québécois. Les chercheurs souhaitent à terme proposer des mesures concrètes pour faire face à la fatigue.
Le manque de services offerts le long des autoroutes compte parmi les facteurs à l’étude. « Dans certains axes au Québec, il n’y a pas beaucoup de haltes routières, d’endroits où manger de façon saine ou bouger de manière sécuritaire sur le bord de la route », note Martin Lavallière.
Des horaires et des attentes irréalistes des entreprises de camionnage peuvent causer un stress excessif aux conducteurs, ce qui pourrait les conduire à négliger davantage leur fatigue.
Martin Lavallière, professeur de kinésiologie de l’UQAC et membre du Réseau de recherche en sécurité routière du Québec
Le 27 août dernier, en lien avec la mort d’Onil Carrier, la Commission des transports du Québec a abaissé la cote de sécurité de GardaWorld Transport de valeurs de « satisfaisante » à « conditionnelle ». La juge administrative estime « qu’il est primordial d’améliorer les façons de faire [de Garda], afin de réduire le risque d’accident ou d’inattention pour cause de fatigue, malgré le respect des heures de conduite et de repos ». Tous les conducteurs de l’entreprise devront suivre une formation sur la gestion de la fatigue d’ici au 27 novembre prochain.
Garda a contesté la décision. « Nous nous expliquons mal comment les constats de la Commission peuvent justifier l’imposition d’ordonnances correctives, sans faire état d’aucun comportement à risque ou de déficience », souligne un porte-parole. Il fait remarquer que la juge a convenu que « Garda priorise la sécurité et le respect de la réglementation ».
Fanny Girard, en deuil de son fils Félix Thibodeau, juge quant à elle qu’il faut continuer de parler de la fatigue au volant. « S’arrêter, ce n’est pas grave. » Perdre la vie, perdre un proche, par contre… Près du lieu de l’accident, sur la route 137, la SAAQ a installé une affiche : « ArrêteZZZZZZ-vous pour vous reposer ». L’ancien employeur de Félix a planté un arbre à sa mémoire. « Ça peut faire penser à ceux qui passent à côté de faire attention, souligne sa mère. C’est bon pour tout le monde. C’est fin pour nous et c’est utile pour les employés. »

