Voici un article de La Presse dans le cadre de l’enquête du coroner sur les accidents impliquants des véhicules lourds
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Une enquête sur une collision mortelle impliquant un camionneur en décembre 2024 a finalement permis de mettre au jour tout un stratagème de fausses inspections mécaniques et de commissions secrètes, ce qui a mené à l’arrestation jeudi de cinq suspects.
À l’origine, l’enquête de la Sûreté du Québec (SQ) portait sur un accident survenu le 18 décembre 2024 à Vallée-Jonction, en Beauce. Le camionneur impliqué, Mohsan Ihsanullah, a été arrêté le 24 mars dernier et accusé de négligence criminelle et de conduite dangereuse ayant causé la mort d’Alexandra Poulin, 26 ans.
Au fil de son enquête, la SQ a découvert un « stratagème » utilisé par les camionneurs, qui permettait la production de faux rapports d’inspection. Ceux qui les émettaient auraient reçu des « commissions secrètes », explique le corps policier dans un communiqué.
Cinq suspects âgés de 31 à 43 ans et liés à ce système ont été arrêtés et interrogés jeudi à Châteauguay, à Salaberry-de-Valleyfield, à Vaudreuil-Dorion, à Chertsey et à Saint-Ours. Leur identité n’a pour l’instant pas été dévoilée.
La famille d’Alexandra Poulin apprend ces nouvelles accusations avec surprise. « Si tu utilises de faux rapports pour ta flotte de camions, c’est que tu sais qu’ils sont dangereux. Tu es conscient de ce qui peut arriver. Si c’est à cause d’eux que ma fille est décédée, pour moi, ils sont encore plus responsables que le chauffeur », affirme sa mère, Nathalie Poulin.
Elle déplore le fait que le manque de transparence des transporteurs impliqués « ait peut-être coûté la vie à [sa] fille ».
Depuis la mort d’Alexandra, la famille est impliquée dans les processus d’enquête de la SQ. Elle constate que l’encadrement des inspections dans l’industrie du camionnage comporte des lacunes.
En janvier, Nathalie Poulin a été invitée devant un comité fédéral qui enquête sur les normes de l’industrie canadienne du camionnage. Elle dénonce le fait que Mohsan Ihsanullah ait pu continuer à conduire après avoir été au volant du camion qui a tué sa fille.
« Ça a été une très longue année. On a cherché beaucoup. Chaque fois qu’on tire sur un bout de ficelle, on en ressort un nœud. Et chaque fois qu’on défait un nœud, on en trouve quinze en dessous », décrit Mme Poulin.
On commence à avoir des réponses, mais ça ne nous ramènera pas notre fille.
Nathalie Poulin, mère d’Alexandra Poulin
« Pas un phénomène nouveau »
La SQ n’a pas voulu préciser quelles étaient exactement les fonctions des suspects dans le « stratagème ».
La notion de commission secrète, a-t-elle expliqué, se trouve à l’article 426 du Code criminel. En substance, cet article porte sur la corruption et vise quiconque offre ou reçoit, à titre d’« agent », « une récompense, un avantage ou un bénéfice de quelque sorte » pour obtenir ou donner un passe-droit.
« C’est très facile de donner une vignette sans avoir fait l’inspection du véhicule. Ce n’est pas un phénomène qui est nouveau », commente Jean-Claude Daigneault, président de la Fraternité des constables routiers du Québec.
Il y a environ un millier de mécaniciens qui ont certains accès au système informatique de la SAAQ et sont agréés pour inspecter des véhicules, explique-t-il.
Le président du syndicat dit qu’il y a un « manque cruel d’effectif » chez les contrôleurs routiers en entreprise : ils ne sont que trois à le faire au Québec.
« On se bat pour changer les choses »
Alexandra Poulin se rendait chez elle pour dîner avec son conjoint lorsqu’un camion semi-remorque s’est renversé sur sa voiture. Elle s’est retrouvée coincée à l’intérieur de son véhicule.
La Beauceronne était intervenante auprès de personnes aux prises avec des troubles de santé mentale. Elle rêvait d’ouvrir une maison qui leur serait réservée. « Elle aurait donné sa chemise pour les autres », souligne sa mère, Nathalie Poulin. « Elle était vraiment sur son X. »
Alexandra Poulin était sa fille unique. « Mes amies deviennent grands-mères. Moi, je n’aurai jamais droit à ça. Ils m’ont enlevé ma fille cette journée-là », sanglote-t-elle.
« On crie, on se bat pour changer les choses. C’est notre seule manière de ne pas virer fous. On ne vit pas : on survit. Et notre façon à nous de survivre, c’est d’essayer de changer les choses », souffle-t-elle.
Devant la multiplication des accidents impliquant des camions lourds sur les routes du Québec en 2025, une enquête publique sur l’industrie a été annoncée par le coroner en chef du Québec en octobre dernier.

