Voici un article paru dans le Journal de Montréal

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«Ce sont des bombes ambulantes»: des sanctions insuffisantes pour se protéger des camionneurs délinquants sur les routes

Devant la situation actuelle avec des conducteurs non formés, qui dépassent leurs heures de conduite et qui se trouvent au volant de cercueils roulants, deux experts estiment que des sanctions plus importantes seront nécessaires pour remettre à l’ordre les camionneurs délinquants, mais surtout leurs employeurs.

Jean-Claude Daignault, président de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec (FCCRQ), regrette de ne pas pouvoir donner des « sanctions qui témoignent de la dangerosité réelle ».

« Nous avons arrêté un conducteur déjà dangereux parce qu’il avait défoncé ses heures. En plus, la moitié de ses freins étaient inopérants. Mais les infractions sont données en silo, alors que ce sont des bombes ambulantes. Ça ne tient pas compte de l’ensemble de la situation », souligne-t-il.

Il estime que les sanctions doivent être plus fortes sur les entreprises.

« Quand un conducteur défonce ses heures, c’est que quelqu’un lui a dit de faire ça, c’est ce qui arrive aux chauffeurs inc. obligés de le faire. Si le chauffeur possède trois rapports d’activité, c’est que quelqu’un [de l’entreprise] l’a inscrit dans le système. Si on suspend le droit de conduire d’un chauffeur, la compagnie vient chercher le véhicule et le remet à un autre chauffeur. Comme nous n’avons pas de juridiction sur les entreprises hors Québec, il faut que l’on puisse saisir le véhicule. Si vous conduisez votre voiture sans permis, elle sera saisie 30 jours. Et vous n’étiez pas nécessairement dangereux. Si on ramasse un camion sept jours, ça va faire mal à leur portefeuille et les compagnies vont savoir que nos lois sont sérieuses », explique-t-il.

Gradation

Ancien contrôleur routier et maintenant consultant en transport chez Solutions Conformité Globale, Jean-Denis Bédard plaide aussi pour des sanctions plus sévères.

« Des situations aussi graves, je n’en ai pas rencontré beaucoup dans ma carrière. Le confinement des contrôleurs a un impact. Les chauffeurs inc. ne sont pas étrangers au problème, mais le phénomène ne leur est pas exclusif. Ils n’ont pas créé le problème qui existait avant », affirme-t-il.

« Les sanctions ne sont clairement pas assez dissuasives pour les événements graves, poursuit-il. Il aurait lieu d’appliquer une gradation des sanctions en fonction de la gravité et d’envisager la saisie des véhicules ainsi que de plus longues suspensions de conduite. À partir du moment où je dépasse mes heures, il y a une intention de le faire, aux dépens de ma capacité à bien conduire. »

Les deux s’entendent pour dire que les délinquants ne représentent qu’une petite minorité, M. Bédard ajoutant que les grandes compagnies de transport bien structurées font preuve de sérieux dans le respect des règles.

Retour sur la route

Le 6 mai, cela fera 14 mois que les contrôleurs routiers seront confinés aux postes routiers en raison d’une décision du Tribunal administratif du travail.

« Nous passions 70 % de notre temps avant en patrouille. Nous voyions beaucoup plus de choses en patrouille qu’aux balances. Il y en a combien qu’on intercepte maintenant ? » questionne Jean-Claude Daignault.

Il souligne que la tragédie des Éboulements en 1997 qui avait coûté la vie à 44 personnes en raison de freins fonctionnant à 20 % est survenue à une époque où les contrôleurs routiers ne pouvaient intercepter un autobus en chemin, ce qui a été corrigé depuis.

Dorénavant armés, les contrôleurs devraient progressivement retourner sur la route à partir de cet été.

Un problème nord-américain

Jean-Claude Daignault, de la FCCRQ, l’affirme : le problème de sécurité dans le monde du camionnage est présent à l’échelle nord-américaine.

Il cite à cet effet une chronique de Craig Fuller, patron du site FreightWaves, consacrée à l’industrie du transport parue le 24 avril dans le New York Times.

Selon M. Fuller, les camionneurs tuent plus de 5000 personnes par année aux États-Unis.

Il blâme une industrie insuffisamment régulée et la déréglementation du marché du travail qui mettent l’accent sur des tarifs bas et la rapidité plutôt que la sécurité et le développement durable.

Il rappelle un accident qui a fait trois morts en Floride en août à la suite duquel le conducteur n’a pu répondre qu’à deux questions sur 12 sur la signalisation routière.

« En 2023, 5472 personnes sont décédées dans des accidents impliquant des poids lourds, un bilan humain qui serait impensable dans les airs. Lorsque la crise du Boeing 737 Max a coûté la vie à 346 personnes lors de deux accidents, elle a entraîné l’immobilisation au sol de la flotte mondiale et mis l’entreprise à genoux. Nous atteignons le même nombre de morts sur nos routes tous les 24 jours. Nous nous sommes habitués à l’insensibilité face au carnage sur nos routes, un carnage que nous jugeons intolérable dans notre ciel », a-t-il écrit.